OPINION
Tu ne te feras pas d'idole
Le 14 avril 2005
La mort du pape Jean-Paul II a donné lieu à un véritable dérapage médiatique, lequel s’est traduit par une orgie de reportages aussi insignifiants qu’inutiles. Durant les semaines qui ont précédé sa mort, chacune des manifestations, grande ou petite, de sa maladie donnait lieu à des spéculations. Le Vatican, fidèle à sa tradition historique d’opacité, ne transmettait que des informations parcellaires par l’intermédiaire de communiqués laconiques. Puis, à l’annonce de son trépas, ce fut le déluge. Pour les médias, surtout ceux qui relèvent de la télévision, il semblait que c’était le seul événement digne de mention. On avait personne d’intéressant à inviter sur le plateau ? Qu’à cela ne tienne ! On invitait n’importe qui, pourvu qu’il parle en bien du «très Saint Père». On a pu notamment entendre sur les ondes de Radio-Canada, un jeune illuminé au sourire béat, un ex-participant des journées mondiales de la jeunesse, venir déclarer que le message ultra-conservateur de Jean-Paul II n’était, en somme, qu’un détail, et que ce sont ses paroles d’espoir qu’il fallait mettre en lumière. Décidément, les papistes ont encore le bras long au sein de la société d’État pour imposer une telle ineptie aux téléspectateurs.
Comment expliquer pareille idolâtrie ? Car, avouons-le, les idées fortement réactionnaires de Jean-Paul II sont totalement déconnectées de la vie réelle. Imaginons un instant qu’un politicien décide de faire de ce credo la plate-forme électorale d’un parti politique. Cette formation proposerait d’interdire l’utilisation des contraceptifs avec les conséquences que l’on imagine en matière de propagation du sida et des maladies vénériennes. Interdit aussi le divorce, une politique qui favorise la violence entre conjoints qui ne s’aiment plus, mais qui doivent néanmoins continuer de vivre ensemble, jusqu’à ce que la mort les sépare. Les homosexuels et le mariage gai iraient rejoindre les rangs de ce qui doit être honni et condamné sans appel. L’avortement retrouvant son statut d’acte criminel, des milliers de femmes devraient avoir recours à des charlatan-bouchers qui provoqueraient fréquemment la mort de la mère dans d’affreuses souffrances. Toujours du côté des femmes, il faudrait également leur bloquer l’accès à certains postes de responsabilité, puisque selon l’Église, seuls les hommes auraient la capacité de remplir des fonctions de haut niveau. Enfin, en matière de politique étrangère, le rapprochement avec les dictatures d’extrême-droite, farouchement anti-communiste, serait favorisé.
Comment croire un seul instant que la population pourrait appuyer une telle vision réactionnaire de la société ? Et pourtant, on réclame à grand cri la sanctification de ce pape qui représentait, aux yeux de beaucoup, un phare pour l’humanité entière. La seule explication est à l’effet que le besoin de spiritualité, allié au culte d’une personnalité force, obscurci la capacité d’analyser objectivement le message passéiste de l’Église catholique romaine. Cette constatation est inquiétante, car elle confirme que malgré les progrès majeurs accomplis en matière de modernisation de la société, une partie très importante de la population mondiale tourne toujours le dos à la laïcité. Le mouvement laïque est pourtant la seule voie possible pour diminuer les tensions sociales, et assurer à chacun et chacune la possibilité de vivre dans un milieu exempt de discrimination, où l’égalité, la solidarité et la tolérance pourront fleurir.
Au Québec même, le combat est loin d’être gagné, et il y a fort à parier que le gouvernement de Jean Charest reconduira la clause dérogatoire pour permettre aux chrétiens québécois de jouir de privilèges indus comparativement aux non-croyants et aux membres des communautés religieuses non-chrétiennes. Voilà pourquoi les médias ont raté une belle occasion de faire œuvre d’éducation populaire en mettant en perspective la réalité objective de ce que fut ce pape : le dirigeant d’un État minuscule et le chef de la branche la plus arrogante et la plus réactionnaire de toute la chrétienté.
Bien sûr Karol Wojtyla n’était pas un homme mauvais, et nul ne doute que ses intentions fussent bonnes, mais lorsqu’on se targe d’être le grand guide spirituel du monde, il faut s’assurer que son message aura pour résultat concret d’améliorer la qualité de la vie, pas le contraire. Suivre aveuglément des dogmes, sans se soucier des conséquences, peut tout simplement mener à la catastrophe humanitaire. Les exemples historiques pullulent. Il est grand temps qu’on le dise.