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OPINION

Une leçon de dignité

Le 26 octobre 2005

     Le refus déclaré de l’auteur-compositeur Raymond Lévesque de recevoir le prix du Gouverneur général, et les 15000 $ qui lui sont associés, doit être salué par tous ceux et celles qui croient que l’argent ne peut acheter toutes les consciences. Dans la foulée du scandale des commandites et de l’installation d’un couple d’anciens souverainistes à Rideau Hall, ce geste interpelle tous les cyniques convaincus que l’on peut corrompre tous et chacun, du moment d’y mettre le prix. Qu’un homme âgé qui ne roule pas sur l’or, et qui incidemment, mérite amplement que sa carrière artistique soit récompensée, refuse de faire le jeu de la récupération politique, nous rappelle qu’il existe encore des hommes et des femmes dont les principes et les convictions ne sont pas à vendre.

     Dans une courte lettre publiée dans l’édition du 25 octobre du journal Le Devoir, M. Lévesque donne ses raisons. La première, c’est le discours inaugural de Michaëlle Jean, dans lequel, dit-il, «la nouvelle gouverneure générale a renié l’idée des deux nations au Canada». C’est l’aspect de son texte, en effet, qui a le plus choqué au Québec, et qui, évidemment, lui a permis de se faire accepter par le reste du Canada dans l’enthousiasme général. Qu’une personne bien en vue au Québec nie publiquement l’existence du peuple québécois a de quoi susciter l’admiration la plus vive au Canada anglais. Pour M. Lévesque, il s’agit d’un geste grave et on ne peut que lui donner raison.

     La seconde raison, tient au fait que Mme Jean «s’est d’abord présentée à nous comme commandante en chef de l’armée canadienne, titre qu’elle a mis en avant pour renoncer à sa double nationalité.» Et M. Lévesque de nous rappeler le rôle de l’armée canadienne dans les événements de la crise de 1970. Bien sûr, ce titre est avant tout symbolique, mais les symboles ont leur importance. Dans le cas contraire, piétiner un drapeau ou brûler une croix seraient des gestes sans conséquence. Or, ce n’est évidemment pas le cas; aux symboles sont attachés des idées, des rêves, des aspirations. Accepter de représenter la reine d’Angleterre, accepter le rôle de chef des armées en tuniques rouges, renier la nationalité d’un pays dont la devise est «liberté, égalité, fraternité» au profit de celle de «Dieu et mon droit», ne sont pas, n’en déplaise à Mme Jean, des choix anodins d’un point de vue symbolique.

     La troisième raison, enfin, se résume à une phrase, qui est un véritable cri du cœur de M. Lévesque : «Le référendum de 1995 a été volé ! ». Comment en effet, accepter un prix de la main de la représentante d’un gouvernement qui a bafoué avec un incroyable mépris, nos lois votés démocratiquement par notre Assemblée nationale ?

     Tous ceux qui, au Québec, observent la scène politique fédérale, savent que la nomination de Michaëlle Jean fut un geste hautement politique destiné, notamment, à rallier à la cause fédéraliste la partie des minorités culturelles qui commence à s’ouvrir à l’idée de la souveraineté. Beaucoup conviendront que malgré certaines qualités indéniables, Mme Jean n’a rien fait d’exceptionnel au cours de sa carrière de journaliste pour mériter la vie de château au frais des sujets de Sa Majesté. Mais ce n’est pas d’hier que la flatterie intéressée sert des causes politiques. M. Lévesque est peut-être un homme âgé de condition financière modeste, mais il a démontré qu’il était encore capable d’une lucidité bien plus vive que celle affichée par ce nouveau couple vice-royal qui sert d’instrument politique au Parti des commandites.

                                                                      Robert Deragon
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