La souveraineté contre les dérives de la mondialisation
Une entrevue de Jacques Parizeau au Devoir
Dans son édition du 14 mars 2005, le journal Le Devoir a présenté une entrevue exclusive avec Jacques Parizeau. Les propos recueillis par la journaliste Diane Précourt ne laissent aucun doute quant à la pertinence du projet souverainiste pour faire face aux réalités d'aujourd'hui et aux défis de la mondialisation.
Ses propos d'une rigueur parfois tranchante sont toujours ponctués de ce rire bonhomme si typique. Et ce n'est pas une démission fracassante, au lendemain du référendum de 1995, qui aura empêché Jacques Parizeau de ruminer la souveraineté, dont le rôle s'avère encore plus important aujourd'hui, dira-t-il, voire un rempart contre les affres de la mondialisation. S'il a tracé une croix sur toute carrière politique active, au matin de ses 75 ans, l'homme qui fut 16 mois premier ministre du Québec s'est donné une mission d'«aumônier», promenant son message de cégeps en universités. «Un pays ne se définit plus par son économie, mais par sa culture, celle au sens large», estime le Ph. D. de la London School of Economics and Political Science.

Les mots tombent dru, tels des poids lourds de sens coupés de longues pauses de réflexion, dans son bureau de l'édifice historique des Archives nationales à Montréal. À l'évidence, ses séjours à Porto Alegre ont marqué Jacques Parizeau.

«La mondialisation, autrement dit les communications instantanées et le libre-échange des produits, services et capitaux, y compris des idées d'ailleurs, prend inévitablement la forme de tentatives de réglementations, dit-il. Et ça peut aller dans toutes les directions. Parmi les instances internationales, c'est l'Organisation mondiale du commerce qui implique le plus de répercussions concrètes, et qui a des dents. Par l'OMC, on peut se donner des instruments efficaces, mais redoutables aussi. Et par l'OMC, à l'heure actuelle, vous rejoignez les grands débats de notre époque. Malgré ses dérives, tous les pays veulent y entrer, et jamais aucun d'eux ne veut en sortir !»

Et pour cause. Les membres peuvent imposer les obstacles voulus à l'égard des non-membres. «Voilà une arme très dure.» Mais derrière les grands principes sur les barrières commerciales et le droit aux représailles qui sous-tendent ce club de 148 membres émergent des secteurs qu'on cherche à soustraire de la juridiction de l'OMC, à commencer par la culture.

Viendra également l'éducation. «Et puis ce sera la santé, prévoit M. Parizeau. Certaines grandes entreprises souhaitent avoir accès aux systèmes médicaux outre-frontières. Et, à mon sens, le débat suivant portera sur l'eau. Nous sommes tous très fiers, au Québec, de l'embargo qui a été mis sur les exportations d'eau. Mais le jour où cette ressource sera reconnue comme un bien commercialisable, cet embargo deviendra illégal.»

Et si l'eau est commercialisable, est-ce à dire qu'on ne pourra pas refuser des investissements sur des projets de transport de l'or bleu depuis le Québec vers des régions aux prises avec de sérieuses pénuries, comme le Middle West états-unien ? Au-delà des grandes conférences mondiales, toutes ces questions entraînent des impacts majeurs sur le quotidien des gens. «Mais elles ne sont pas débattues au Québec, déplore M. Parizeau, sauf par une poignée d'individus. Nous sommes comme les vaches qui regardent passer le train. Non, plus que ça, on ne sait même pas qu'il y a un train ! Il est insensé que sept millions et demi d'habitants restent complètement à l'écart de ces discussions.»

Sacré débat

Tout le monde a compris, selon lui, que les peuples doivent se tourner vers leurs gouvernements nationaux pour se protéger contre les effets pervers de la mondialisation. Et de l'OMC. Mais en plus de perdre du temps sur «notre sacré débat qui s'éternise», nous, on s'en remet encore au fédéral en matière internationale : «D'ailleurs, dit-il, ces réflexions sont tellement plus avancées au Bloc québécois qu'au Parti québécois, puisque c'est à Ottawa que les questions sont posées. Alors qu'à Québec l'un des premiers gestes du nouveau gouvernement a été d'abolir l'Observatoire sur la mondialisation : peut-on imaginer quelque chose de plus extraordinairement symbolique ?»

Lorsqu'il aborde ce genre de réflexions avec les étudiants, le professeur n'a cependant pas besoin de leur faire un dessin : «Déjà ouverts sur le monde, ils ne sont pas pris dans les ornières du passé, ni par les idées reçues que charrie la société québécoise depuis des décennies. Celle-ci, par exemple : l'intégration du monde étant de plus en plus avancée, il est donc trop tard pour réaliser la souveraineté d'un pays. Ainsi, non seulement notre indépendance serait mauvaise, elle deviendrait inutile en plus. C'est tout à fait faux.»

À côté de ça, on persiste à utiliser un langage vieillissant et à vivre sur d'anciens engagements. «La plupart de ces étudiants n'étaient même pas nés au moment du "beau risque" !»

Le professeur-né connaît bien le milieu universitaire pour avoir longtemps enseigné aux HEC. Tout près de cette institution, les habitués du Café Campus de l'époque, à la fin des années 80, voyaient l'homme qu'on a surnommé «Monsieur» s'installer à «sa» table, un peu en retrait, et donner volontiers des conseils à qui l'abordait devant ses deux sandwichs tomates-bacon arrosés de bière anglaise Bass.

Instruments de libération

Après plus de 40 ans de «service» pour la cause de la souveraineté, on concevrait aisément qu'un Jacques Parizeau veuille raccrocher ses patins. Pourtant, il milite toujours... ou sévit toujours, diraient certains ! «Il suffit de comprendre les règles du jeu, celles d'aujourd'hui, pour ne pas avoir peur. Et c'est bien plus facile à imaginer maintenant qu'à l'époque de René Lévesque.»

En 1967, raconte-t-il, quand celui-ci lance son Mouvement souveraineté-association, les barrières commerciales, états-uniennes en particulier, sont encore très élevées un peu partout dans le monde. «Imaginez qu'on devienne alors indépendant et que le Canada nous traite comme un pays étranger : le Québec se retrouve coincé entre deux types de barrières douanières, et c'est dangereux. Mais parce qu'on n'est pas des irresponsables et qu'on ne veut pas entraîner les gens dans une aventure, Lévesque attache son association économique avec le reste du Canada, pour maintenir au moins ce marché. Et on va pousser jusqu'à y mettre un trait d'union !»

Mais tout ça n'existe plus aujourd'hui. Les mêmes mots -- indépendance, souveraineté, référendum -- s'inscrivent dans une réalité complètement différente. «C'est ça qui est difficile à faire comprendre au Québec, déplore Jacques Parizeau. Il n'y a plus de pays trop petits pour être prospères, pour se développer correctement, à la condition d'appartenir à un grand marché, comme l'Amérique du Nord pour le Québec. C'est la grande découverte des 50 dernières années, une révolution dans les esprits... qui n'est pas encore faite ici. Moi, je tape sur ce clou constamment. Autre changement majeur : les pays ne se définissent plus par l'économie, mais par la culture au sens large, qui comprend par exemple l'environnement et les politiques sociales.»

Deux jeunes à New York

Ici, la souveraineté prend un sens particulier pour celui qui était parti à New York avec quelques autres en 1961, à 31 ans, pour négocier un emprunt en vue de la nationalisation de l'électricité. «Les marchés financiers de Montréal et Toronto étaient complètement fermés», se souvient-il. On avait demandé à Jean Lesage d'y envoyer deux de ses jeunes pour leur apprendre comment se déroule une opération comme celle-là. «En 20 minutes, nous avions obtenu 303 millions -- en dollars canadiens de l'époque -- pour payer les actions. Disons que ça m'a bien lancé !»

Nous sommes en pleine Révolution tranquille  : «Il est remarquable de voir comme certains instruments de libération collective ou individuelle vont alors jouer sur des plans tout à fait différents, mais presque simultanément  : la Caisse de dépôt commence vraiment à opérer début 1966, Charles de Gaulle lance "Vive le Québec libre !" en 1967, et la pilule anticonceptionnelle se répand à la même période... Cette société a besoin de se sentir libre. Et dans un cadre québécois... C'est là que ça s'est mis à glisser.»

Parce que ce cadre va être créé par des fédéralistes canadiens -- «Dont moi !», lance-t-il en riant -- qui ne se rendent pas compte qu'ils sont en train de faire rêver un peuple à un pays. «On avait tout mis en place dans ce sens et, à la dernière minute, tout le monde s'est dit : mon Dieu, ça va trop loin !» Arrivent les trois colombes, avec Pierre Trudeau, qui partent pour Ottawa. À Québec, un seul va se manifester : René Lévesque.

«Et là, curieusement, à cause de leur résistance envers tout ce qui est fédéral, les souverainistes auront tendance à trop se limiter au Québec, à accorder une importance démesurée aux questions québéco-québécoises, se rappelle Jacques Parizeau. Ç'a donné des résultats excellents, remarquez, mais ça nous a un peu coupés du reste du monde. Et je me mets en cause moi aussi. D'ailleurs, jusqu'en 1995, à peu près rien de mon discours actuel ne m'était apparu clairement.»

«Nous sommes prêts !»

En bon technocrate, l'ex-premier ministre a toujours empreint la souveraineté du Québec d'une logique implacable, mais il en reconnaît aujourd'hui la charge émotive  : «L'une ne va pas sans l'autre. On ne choisit pas son pays uniquement pour des raisons techniques, ou économiques, mais parce qu'on a une volonté de vivre ensemble et une certaine vision des gens, des choses et du pays lui-même.»

Jacques Parizeau passe allègrement de la souveraineté à la mondialisation, et vice-versa. Les deux sont tellement liés... À ceux qui voudraient tenir un autre référendum, il dit : «Préparez-vous !» «Une idée aussi forte que l'indépendance d'un pays, appuyée constamment par 45 ou 50 % de la population, ça ne disparaît pas. Si, pendant la campagne électorale de 1994, j'ai pu m'engager sur la tenue d'un référendum huit ou dix mois après la prise du pouvoir (ç'a été 13), c'est parce qu'il y avait quatre ans de travail derrière !»

Prêt, lui l'était. Il me fait signe de me retourner. Sur un classeur s'aligne une série de dossiers... bleus  : «Il y en a un sur l'organisation du service des postes, un autre sur la garde côtière, un troisième sur des scénarios possibles pour les forces armées, d'autres encore sur la police, les tribunaux judiciaires... Si les Québécois disaient oui, tout cela se mettait à rouler.»

Au lieu de ça, c'est maintenant à son vignoble de Collioure, en France, que Jacques Parizeau part savourer les fruits de la passion. Ou les raisins de la colère ?
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