Le temps passe. Ici certains détails, là des faits importants sont oubliés mais d'autres sont amplifiés bien au-delà de l'événement. Plusieurs analyses deviennent dès lors possibles quant aux conséquences du voyage de De Gaulle au Québec en juillet 1967.
Avant de donner ma propre perception des choses, trente ans plus tard, je veux rappeler certains faits qui me concernent ou qui concernent cette «affaire», comme disent les Français.
A l'automne 1966, je suis directeur de la Coopération internationale au ministère des Affaires culturelles du Québec. Premier à occuper cette fonction, je n'ai pour tout personnel qu'une secrétaire et mon mandat comme mon volume de travail me permettent d'accepter des mandats particuliers du sous-ministre Guy Frégault. Nous nous sommes donné comme objectif d'établir une base de coopération internationale pour le Québec et les premiers échanges se font avec... la Roumanie, dans le domaine du théâtre.
A la fin de l'automne, le premier ministre, Daniel Johnson, me demande d'assumer la fonction de coordonnateur des visites des chefs d'État pour toute la durée de l'Exposition universelle de Montréal. J'ai 29 ans et mon homologue fédéral est le général d'armée Moncel. A Québec, mon patron immédiat est André Patry, commissaire aux visites des chefs d'État, travaillant directement sous l'autorité de M. Johnson. Je cumule donc, pour un temps, deux fonctions et je me trouve ainsi au coeur de l'accueil des visites des chefs d'État et donc en position privilégiée pour en déduire ensuite les éléments de nos programmes de coopération internationale en matière culturelle.
La visite de De Gaulle, dès qu'elle est annoncée, nous met tous sur un pied de guerre: le Québec la souhaite, le gouvernement fédéral la craint et la presse anglophone y voit une tentative de récupérer l'Histoire et la caricature à chaque occasion.
Chez nous, le premier ministre canadien, Lester B. Pearson, propose une nouvelle conception du fédéralisme. Les jeunes radicaux qui lui soufflent déjà dans le cou, à partir de Montréal (Trudeau, Lalonde, etc.), jugent Pearson mou et déviationniste par rapport à l'idée qu'ils se font d'un Canada moderne, essentiellement composé d'individus et non de collectivités. Côté québécois, le mouvement nationaliste est d'abord une volonté d'affirmation plutôt qu'un constat d'échec du système fédéral. «Si l'indépendance est bonne pour des dizaines de pays à travers le monde, elle l'est aussi pour le Québec qui doit cesser d'être une colonie». Cette citation n'est de personne mais résume bien ce qui anime le R.I.N. et d'autres groupes militants.
Au coeur de la politique québécoise, les libéraux hébergent des nationalistes d'une autre famille que celle de l'Union nationale. Ce sont ceux de «maîtres chez nous» qui ont été pendant toute une génération les ennemis politiques de Maurice Duplessis. Ils voient en Daniel Johnson l'héritier de ce dernier, mais ils sont également convaincus que la société québécoise peut avoir un grand avenir si elle est plus autonome.
Paris Match, numéro 956, 5 août 1967. Page couverture couleur: de Gaulle en uniforme passant en revue la Garde Rouge du Royal 22e Régiment. Le titre de ce numéro: «L'Affaire du Canada».
Le magazine Paris Match décrit dans cet exceptionnel numéro, pour nous Québécois et Québécoises, la visite du général de Gaulle telle qu'elle s'est déroulée au jour le jour; textes vifs, photos spectaculaires. Pour continuer la mise en situation, je citerai maintenant quelques extraits de ce magazine.
De Gaulle est à bord du Colbert, en compagnie de ses conseillers:
«"Messieurs", lance le Général avec force, "le Canada français va vivre de belles heures!"». Dehors, c'est la tempête. Des vagues de dix mètres balaient le pont et trempent les officiers de quart jusque dans la passerelle».
«La moitié de l'équipage (les appelés, précisent les engagés) est malade».
«La table où il reçoit tour à tour, par fournées de huit, tous les officiers du bord, a beau monter et descendre au gré des coups de bélier de la mer, le Général montre un appétit féroce et une verve de Saint-Cyrien».
«Il parle de tout, mais revient souvent au but de son voyage: "Au train où vont les événements, j'ai la conviction qu'avant très peu d'années le Québec sera libre"...».
«Québec libre: les deux mots inacceptables, les deux mots terribles y sont déjà».
«"C'est-à-dire qu'il aura acquis un certain degré d'autonomie", ajoute de Gaulle».
Puis, c'est «l'événement». L'arrivée à Québec, l'accueil au quai et à l'hôtel de ville, le chemin du Roi, l'hôtel de ville de Montréal, le balcon et LA phrase. Surprise, enthousiasme, délire et déception: tous les sentiments se mêlent, la presse anglophone se déchire d'indignation, la presse internationale, qui n'a pas suivi l'événement, ne comprend rien et se demande ce qui a bien pu arriver à ce «vieux» Général, le Times va même jusqu'à dire: «Il faut pourtant nous résigner à supporter les provocations du chef de l'État français pendant le déclin long et triste de ses facultés». Même Le Figaro dit: «L'attitude du Général est incompréhensible».
«Tout ce qui grouille, grenouille et scribouille n'a que peu d'importance», dit-il à son entourage, déçu de la réaction de la presse française.
Paris Match écrit encore:
«C'est au dîner offert par le Général au pavillon français de l'expo de Montréal que le Général prit sa décision de rompre et de partir».
«La décision allait de soi: dès lors que les hautes autorités fédérales et notamment avant tout Martin, le ministre des Affaires étrangères, avait refusé de paraître au dîner».
Le Général repart donc. Il n'a aucun regret, bien au contraire. On dira ici qu'il a refait des ponts entre la France et le Québec.
30 ans après
Les conséquences de cette visite pour la visibilité du Québec au niveau international sont immenses. D'abord, pour le chef d'État français lui-même: il a mis à jour sa perception de ce que vit cette souche française en Amérique et il a demandé que l'on augmente tous les budgets de coopération, que l'on amplifie les échanges au niveau politique et que l'on crée l'Office franco-québécois pour la jeunesse avec comme objectif de marquer solennellement la création de liens nouveaux, comme il avait voulu le faire avec l'Allemagne en créant, quelques années auparavant, l'Office franco-allemand pour la jeunesse.
En quelques jours, de Gaulle a obligé toutes les chancelleries à mettre à jour leurs données sur le Canada et sur le Québec. Le mouvement nationaliste a définitivement acquis un niveau de crédibilité qu'il n'aurait jamais eu aussi rapidement sans cela. Pour ou contre, tous devaient maintenant le prendre plus au sérieux et l'avenir politique du Québec devenait une question à analyser, une source de débat qui ne s'est pas tarie depuis.
Ensuite, chez nos politiciens, tel qu'on l'a vu par les positions de Lévesque et de Michaud, de Gaulle a servi de puissant accélérateur à la réflexion et à l'action. Au total, quel que soit le sens profond que de Gaulle ait voulu donner à ses paroles et à son intervention, elles ont toujours été interprétées comme une façon de rendre légitimes les aspirations d'un peuple francophone en Amérique du Nord et elles ont fortement contribué à atténuer, jusqu'à le faire disparaître chez certains, le sentiment d'infériorité qu'il y avait à n'être que «Canadien français» en Amérique.
Aujourd'hui, il est unanimement reconnu que le Québec peut légitimement prétendre à un autre statut politique que celui qui est le sien. La France, depuis de Gaulle et à cause de De Gaulle, n'a jamais pu réintégrer la neutralité souvent indifférente qui était la sienne à l'égard du Québec, malgré sa sympathie folklorique pour les cousins français d'Amérique.
Depuis de Gaulle et à cause de De Gaulle, la France a pratiqué et ne pourra jamais faire autrement que de pratiquer une politique qui s'énonce en deux mots simples: «non-ingérence mais non-indifférence». C'est peu, vu du point de vue québécois peut-être, mais c'est beaucoup comme accréditation dans le concert des nations. Au Québec et aux Québécois de faire plus et de faire autrement. Ni personne, ni aucun pays ne pourra aller plus loin en ce sens que la France.