L’IMPLOSION DU CANADA
Texte paru sur les sites Cyberpresse et Vigile le 21 avril 2004
Le terme implosion appliqué aux États est nouveau mais la réalité qu’il représente est ancienne. Implosion veut dire désintégration d’un État par l’intérieur, sans violence physique, ou presque, pour la simple raison que l’État concerné, n’existant déjà plus ou presque plus dans les faits, finit par cesser d’exister de droit. La prise de conscience d’un tel état de choses entraîne des transferts de pouvoirs et de compétences en faveur d’États naturels dont le poids politique ne permettait pas antérieurement d’agir en tant qu’États reconnus de plein droit.
Ne représentant plus rien dans le réel (de facto), l’État qui implose concède son existence juridique et constitutionnelle en faveur d’un ou plusieurs États montants. Comme toujours en matière d’État, la dévolution naturelle des pouvoirs entraîne une dévolution analogue des formes juridiques et des constitutions écrites. L’État existe d’abord par fait accompli, au terme d’une progression à la fois continue et discontinue de plusieurs siècles. Les formes constitutionnelles et juridiques qui viennent ensuite confirment ce qui existe déjà par principe et dans les faits. Autrement l’État est arbitraire et ne peut durer qu’aussi longtemps qu’il dispose des moyens de l’inféodation et de la coercition.
En conséquence, il est possible de prévoir l’implosion d’un État arbitraire assez longtemps d’avance. Par exemple, celle de l’URSS, qui s’est traduite en acte à partir de 1991, était prévisible dès 1970. Plusieurs auteurs l’ont compris longtemps avant l’éclatement de ce qu’il a été convenu d’appeler l’Empire soviétique. Pour les Républiques constituantes, devenues des États pleinement reconnus, il leur a fallu s’adapter à des conditions nouvelles, se prendre en charge et se gouverner elles-mêmes, comme doivent le faire les peuples adultes et mûrs pour l’autonomie politique et économique.
Ces adaptations ne sont faciles pour personne. Les guerres de pouvoirs, d’intérêts et de clans surgissent et risquent de se prolonger. À la fin, un nouvel ordre de choses s’installe à demeure et lorsqu’on regarde en arrière, c’est pour rétablir des liens de coopération avec les autres, sans inféodation ni soumission servile. Ce processus naturel, aidé par la géographie et les communications, est encore en marche dans tout l’ancien empire des Tsars et des Soviets, car rien ne se produit spontanément en matière d’État.
Un autre exemple est celui de l’ex-Yougoslavie. La désintégration de l’URSS a inspiré les populations du Danube et des Balkans, inféodées au pouvoir de Belgrade, à se prendre en charge à leur tour. Ces peuples, en majorité, possédaient déjà les assises de leur propre État, (comme le Québec actuel). Auparavant, ils avaient déjà été inféodés à l’Empire des Habsbourg et avaient été obligés de se soumettre, de gré ou de force, n’ayant pas les moyens de s’affranchir. La grande Guerre 1914-18 a été pour ces peuples l’occasion d’une première libération, insuffisante, compte tenu de la complexité géopolitique des régions du Danube et des Balkans (Balkan est un mot turc qui veut dire montagne). Néanmoins, le processus d’adaptation à des conditions nouvelles dans l’espace et dans le temps est en train de s’accomplir, non sans difficultés certes, non sans ingérence de l’extérieur, pour le meilleur et pour le pire, mais des progrès sont visibles et prévisibles et personne ne reviendra en arrière.
Presque un siècle plus tard, le processus suivant lequel les peuples du Danube et des Balkans se prennent lentement en charge dans un esprit de coopération, de tolérance et d’acceptation mutuelle, est toujours en marche et finira par trouver sa formule, de sorte que tous les États de ces régions vont finir par se reconnaître et vivre en paix. Rome ne s’est pas fait en un jour et il n’existe aucune formule miracle en géopolitique, seulement des principes ou axiomes qui ont fait leurs preuves lorsqu’on s’est donné la peine de les mettre en pratique. L’essentiel consiste à se reconnaître mutuellement, ce qui veut dire se reconnaître comme peuple, Nation et État. Cette condition fondamentale est nécessaire à la paix et à l’exercice normal des États impliqués et à leur effectivité. Il ne s’agit pas de s’aimer au sens affectif ou sponsal du terme, mais de se reconnaître et se faire reconnaître et c’est l’essentiel.
Un troisième exemple est celui de la Grande Bretagne. Moins visible, et par conséquent moins spectaculaire, celui-ci attire peu d’attention, surtout au Canada et au Québec. Après un millénaire de guerres entre Anglo-Saxons, Écossais, Irlandais et Gallois, le gouvernement britannique a décidé que chaque peuple des îles Britanniques se prendra en main et s’occupera de gérer ses propres affaires. Le gouvernement de Londres est en train de transférer peu à peu ses pouvoirs d’État à l’Écosse, l’Irlande du Nord et le Pays de Galles, afin que ces États renaissants puissent se donner des constitutions qui fonctionnent sans désordre et assurer la stabilité politique des îles britanniques. Sans doute, le gouvernement anglais doit aussi prévoir l’implosion de la Grande Bretagne, confrontée à la croissance des Etats régions et à l’abolition probable de la Monarchie.
Certes, il ne sera pas facile de faire marche arrière après plusieurs siècles d’inféodation au gouvernement de Londres. De plus, comme les Anglais ont jadis décidé la disparition des capitales nationales des peuples irlandais, écossais et gallois, remettre ces capitales en place et leur redonner leur rôle ne peut être qu’une entreprise à long terme. La « dévolution » se réalise et s’accomplit, lentement, il faut dire, car on ne renverse pas facilement un pouvoir qui se maintient en place depuis des siècles par la force d’inertie des institutions établies et dont on prévoyait qu’elles dureraient à perpétuité.
Des milieux d’affaires ont réagi défavorablement à cette politique, qui les oblige à ne plus considérer la Grande Bretagne comme une chasse gardée homogène et facile à contrôler pour leurs intérêts. D’autre part, des segments de populations, en Écosse, Irlande du nord notamment et au Pays de Galles, sont peu préparés à se prendre en charge, par peur de conséquences économiques défavorables. Mais la preuve du contraire est faite et l’efficacité des États modestes ne fait plus aucun doute, notamment dans l’Islande voisine, la Norvège, le Danemark, la Suède et la Finlande, de même que dans les Pays Baltes (Lituanie, Lettonie et Latvie).
En effet, compte tenu de leur niveau d’instruction très élevé, des communications nouvelles et des principes reliés à l’effectivité des États, les États naturels de taille optimale sont mieux gouvernés que les grosses unités politiques, qui obéissent à la loi de la masse, ou loi de la pesanteur. Par sa taille et le rapprochement des populations et de leurs gouvernants, un État naturel et optimal, est plus apte et capable de mettre en pratique les principes universels qui gouvernent l’agir de tous les États : appréciation rigoureuse et correcte des contextes et des situations qui se présentent; détermination et maintien d’objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d’espace; maintien du moral; concentration et économie de l’effort et des moyens; simplicité et souplesse; coopération; coordination; administration et logistique. Un État naturel et optimal peut mettre ces principes en pratique avec un minimum de difficultés.
Aux États-Unis, un processus analogue porte le nom de STATEHOOD. Il signifie que les états américains, après une progression continue pendant plus de deux siècles, soit depuis l’indépendance américaine de 1776 jusqu’à nos jours, ne peuvent plus subsister avec des pouvoirs réduits qui dépassent à peine celui d’une province. Beaucoup d’états américains se considèrent de plus en plus comme des États avec la majuscule et demandent que les pouvoirs leur soient transférés en conséquence. La Constitution des États-Unis est dotée de mécanismes souples qui permettent ces transferts de pouvoirs et beaucoup d’états se gouvernent effectivement comme des États et font affaire avec l’étranger sans passer par Washington. En plus de leurs délégations à l’étranger, suivant leurs intérêts et leurs moyens, ces États disposent de leurs propres milices territoriales, appelées National Guards.
Au Québec, nous devons suivre de près l’évolution des pouvoirs aux États-Unis, particulièrement au cours des trente dernières années. Les grands média évitent ces questions trop peu favorables aux pouvoirs oligarchiques et centralisateurs. Raison de plus pour entreprendre d’importantes études sur les « power shifts » aux États-Unis. Une première prise de conscience à cet effet date de 1975, avec la parution d’un ouvrage qui porte précisément pour titre : Power Shift : The Rise of the Southern Belt and its challenge to the Eastern Establishment. L’auteur, Kirkpatrick Sale, a publié plusieurs autres ouvrages depuis sur des questions analogues. Une deuxième édition en format de poche de son ouvrage sur le déplacement des rapports de forces aux États-Unis a été publiée en 1976 chez Paperback.
Un autre ouvrage dans le même sens et qui nous intéresse date de 1981. Écrit par Joël Garreau, journaliste au Washington Post, l’ouvrage porte pour titre : The Nine Nations of North America (Houghton Mifflin. Boston). Très répandu dans les universités américaines, le sujet fait l’objet d’études de plus en plus poussées sur les jeux de forces et d’intérêts qui déplacent les bases des pouvoirs à l’intérieur des États-Unis. Ajoutons que les présidents américains eux-mêmes ne peuvent négliger ces vagues de fond qui surgissent un peu partout sur le territoire américain et autorisent en conséquences les transferts de pouvoirs sur demande.
Au cours de sa Conférence au Forum International des Fédérations au Mont Tremblant le 8 octobre 1999, le président Clinton a mentionné entre autres qu’il avait lui-même autorisé ces transferts de pouvoirs. Cette remarque du président Clinton faite dans sa conférence de l’après midi, a été escamotée dans les reportages télévisés au cours de la soirée. Néanmoins, la venue au monde de nouveaux États est réelle et Ottawa ne peut plus l’ignorer, mais l’ignore quand même et l’ignorera jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Contrairement aux États-Unis et la Grande Bretagne, la Constitution canadienne n’offre aucune possibilité de transfert de pouvoirs vers les provinces, peu importe leurs progressions vers des statuts naturels plus évolués, qui en feraient des États avec la majuscule, de fait et de droit (de facto et de jure). Au contraire, cette Constitution rigide est organisée de manière à piéger davantage le pouvoir au centre, à Ottawa, afin d’en faire un État encore plus unitaire que ne l’étaient l’URSS et la Yougoslavie.
Jamais personne à Ottawa n’a parlé de « dévolution » ou de « statehood », ni même de la possibilité d’une implosion de l’État central canadien, dont on croit qu’il restera en place à perpétuité. Des lois comme le Clarity Bill imposent une inféodation définitive aux provinces, en commençant par le Québec, foyer national d’un peuple et assise de son État naturel. Dans les faits, dans la réalité des temps actuels, compte tenu de la progression continuelle des provinces canadiennes vers les statuts naturels d’États à reconnaître de droit comme de fait (de jure comme de facto), compte tenu également du fait que le Canada est une expression géographique et un véritable continent, alors l’implosion d’Ottawa est possible à plus ou moins brève échéance. Entre deux États superposés, dont l’un est arbitraire et l’autre naturel et optimal, la coexistence ne peut durer qu’un temps.
L’implosion politique d’un État arbitraire marque le terme d’un processus naturel (sui generis) qui n’a rien à voir avec une révolution, une rébellion, une insurrection ou un coup d’État. Un État cesse d’exister parce qu’il ne représente plus ce qu’il représentait. C’est le cas d’Ottawa, capitale artificielle, arbitraire et unitaire, constituée pour donner un pouvoir politique à une oligarchie qui veut posséder toutes les richesses de l’espace continental canadien.
C’est ce qui vient d’arriver à la Belgique, qui a implosé, en ce sens que le gouvernement de Bruxelles a cédé ses pouvoirs d’État à la Wallonie et aux Flandres, devenues des pays par le fait même. Quant à la capitale Bruxelles, elle est devenue une Cité État et se cherche de nouveaux rôles et de nouvelles fonctions économiques et politiques pour demeurer en existence, alors que la Wallonie et les Flandres s’assument peu à peu en tant qu’États neufs dans l’échiquier complexe du monde actuel.
Les raisons pour lesquelles la Belgique a implosé sont simples : la Wallonie et les Flandres ont atteint la dimension d’États naturels de taille optimale. Elles sont aptes et capables de se prendre en charge et se gouverner elles-mêmes en tant qu’États, y compris l’envoi de délégations à l’étranger et l’organisation de leur propre sécurité intérieure et défense territoriale. Les têtes dirigeantes de la Belgique ont compris que la capitale Bruxelles, ne représentant plus ce qu’elle représentait, il était normal qu’elle cède ses pouvoirs aux Flandres et à la Wallonie. Il n’y a rien d’extraordinaire ni d’inusité dans ce processus naturel, en symbiose avec les dimensions linguistiques et culturelles des parties en cause.
Ottawa ne le voit pas de cette manière. La politique du United Canada est caractérisée par la rigidité et la fixité des discours officiels et des intérêts particuliers qu’elle entend protéger. Le reste est euphémisme. Les temps ont changé. Ni le Québec ni les provinces ne sont des espaces à inféoder comme à l’époque coloniale, impériale et post-impériale au cours de laquelle le pouvoir orangiste et loyaliste s’est constitué et centralisé à Ottawa.
Québec est un foyer national et un État naturel. Les autres provinces ne sont plus des provinces comme on l’entendait autrefois sous l’Empire Britannique. Si on en juge par les nouveaux États qui ont surgi seulement en Europe depuis les débuts du Vingtième siècle, toutes les provinces de l’espace continental canadien peuvent se prendre en charge en tant qu’États. Quant à Ottawa, il devra se trouver de nouvelles fonctions. Comme Bruxelles qui est devenue une Cité État et se cherche un avenir dans un monde différent par rapport à ce qu’il était à l’époque coloniale.
Qu’Ottawa ne représente plus ce qu’il représentait est assez facile à vérifier. Les abus de pouvoirs sont monnaie courante chez les politiciens en place. Une oligarchie échappe aux taxes et impôts et impose sa loi dans tout l’espace continental canadien. La corruption est fréquente et il est évident que le système ne profite qu’à quelques élus au détriment des autres. La démocratie subit des entorses assez sérieuses et contraires au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, comme c’est le cas avec la Loi C-20. Il est évident que quelqu’un veut le pouvoir pour le pouvoir et l’argent pour l’argent, en exploitant Ottawa comme autrefois l’Empire britannique.
L’exploitation des peuples est l’expression d’un mépris qui ne peut durer qu’un temps. La grogne et les colères populaires finissent par se traduire en actes que les corps policiers et les forces armées, souvent aussi révoltés que le peuple, ne pourront plus réprimer. S’il veut éviter une guerre civile, Ottawa devra céder d’avance des pouvoirs qui lui seront arrachés, de gré ou de force. Reculer, céder et concéder d’avance pour éviter les confrontations, c’est ce qu’on appelle se faire violence pour éviter la violence. Et se faire violence est le fait des esprits mûrs et responsables.
Le Canada est appelé à imploser. L’oligarchie en place, qui contrôle presque toutes les richesses du Canada et cherche le pouvoir politique absolu, ne semble pas disposée à céder comme il se doit. Il est évident qu’elle se cherchera des expédients, notamment chez les intellectualistes pour fausser la conscience populaire. L’argent aidant, ces experts en rationalisations savantes et commodes, avec ou sans doctorat, sont faciles à trouver. Ce procédé ne fera qu’aggraver les problèmes. Le temps venu, est-ce que l’oligarchie se montrera assez responsable pour relâcher son emprise sur la politique d’Ottawa et laisser le Québec et les provinces accéder au statut d’États reconnus sans provoquer de guerre civile?