Textes choisis
Pierre Bourgault (1934-2003)
Orateur, journaliste, homme politique, professeur d'université, essayiste
Vous vous souvenez de « Vive le Québec libre » ?
Le Petit Journal,
semaine du 8 au 14 avril 1973


Il a plu une bonne partie de la journée. Mais maintenant, les rues ont séché et il fait un temps splendide. Nous sommes au soir du 24 juillet 1967. L'Exposition universelle bat son plein. Le climat social est relativement calme. Les Québécois découvrent le monde et s'aperçoivent qu'on y parle d'autres langues que l'anglais.

Nous sommes quelques milliers, massés autour de l'Hôtel-de-ville de Montréal. Nous attendons l'arrivée du Général de Gaulle. Toute la journée, nous avons pu suivre à la radio sa spectaculaire «montée à Montréal».

Pour ma part, je ne m'attends à rien de très spécial. Je suis déjà fort satisfait de ce qui s'est passé depuis deux jours. Le gouvernement du Québec, le premier ministre M. Daniel Johnson, ont bien fait les choses. La réception est grandiose. Le peuple du Québec n'a pas, de son côté, ménagé son enthousiasme. Le Général de Gaulle est bien reçu, c'est le moins qu'on puisse dire. Il le sent sans doute lui-même qui n'hésite pas, tout au long du parcours du chemin du Roy, sous le soleil comme sous la pluie, à proclamer sa foi dans l'avenir du Québec et de la France. Des phrases simples, essentielles, qui vont droit au but. Il parle d'esprit mais il touche les coeurs.

Tout a fort bien marché. Pour bien marquer à la face du monde que nous habitons un pays colonisé, c'est aux accents du God Save the Queen que le Gouverneur général du Canada a reçu le général à Québec. Protocole sans doute. Mais faute politique évidente. Une affaire qui commence par le rappel à tout un peuple de son humiliation séculaire ne peut certainement pas finir autrement que par un coup de théâtre. Bien sûr, si nous étions seuls, nous nous contenterions de huer, comme il fut fait ce matin-là à Québec. Mais nous ne sommes pas seuls. Il y a aujourd'hui quelqu'un dans la place qui fut longtemps et souvent humilié mais qui n'accepta jamais de le rester. Il n'a pas, comme nous, pris l'habitude de la servilité. Il ne va pas nous faire la leçon. Oh non, il a trop de pudeur pour cela. Il va simplement se présenter à nous comme il est en lui-même. Il va simplement nous montrer à quoi ça ressemble un homme debout.

Toujours accompagné de son fidèle «ami Johnson», il commence à Québec ce voyage épuisant qui va le mener, de ville en ville, de discours en discours, de Marseillaise en Marseillaise au balcon de l'Hôtel-de-ville de Montréal.

À chaque étape où il s'arrête, il fait un pas de plus dans la direction qu'il a choisie, il monte le ton d'un cran, il ajoute un mot de plus, il frappe une image qui augmente la fièvre de la foule: il prépare son public. Mais son public est déjà passablement préparé. Car ce voyage, ce n'est pas aujourd'hui qu'il commence. Il a commencé il y a plus d'un an. Et le Général sait mieux que quiconque ce qui va se passer. Il a tout prévu, jusque dans les moindres détails.

Je me souviens maintenant.

Lorsque nous apprîmes, comme tout le monde, la liste des chefs d'États qui devaient visiter Montréal à l'occasion de l'Expo 67, deux noms se détachaient de tous les autres et prenaient pour nous une signification toute particulière. La Reine Elizabeth d'Angleterre et le Général de Gaulle. Leur visite prenait l'allure d'un symbole. Le RIN* se devait donc de faire ou de ne pas faire quelque chose, de marquer le coup ou d'ignorer l'événement autant que possible.

Face à la reine Elizabeth, nous n'eûmes aucune hésitation. Nous avions déjà déclaré, après la visite mémorable qu'elle avait faite à Québec en 1964, que nous lui interdirions de ne jamais remettre les pieds au Québec. Nous étions farouchement déterminés à tenir parole, quoi qu'il nous en coûtât. Sans doute Ottawa le comprit-il. Les terrains de l'Expo étaient dotés d'un statut temporaire de territoire international. La reine y arriverait donc en bateau et quitterait de la même façon. Elle ne mettrait donc pas le pied au Québec, proprement dit. Donc, pas de problème. L'affaire était classée. Nous décidâmes de laisser sombrer sa visite dans l'indifférence la plus totale.

Pendant ce temps, nous discutions plus avant de la visite du Général de Gaulle. C'était  tout autre chose. Le RIN était souvent accusé de francophilie exagérée et nos adversaires, forts de la francophobie hypocritement entretenue des Québécois, nous présentaient comme des hommes qui voulaient renouer avec la France les liens coloniaux d'antan. C'était absolument faux puisque notre action était la première, depuis deux cents ans, à ne devoir rien à personne et à s'afficher nettement «made in Quebec». Des hommes aussi peu sérieux que Jean Marchand ou Jean Lesage nous parlaient sans rire de la montée de l'impérialisme français au Québec alors même qu'ils se faisaient les valets serviles de l'impérialisme américain qui, lui, était bien installé dans la place. Tout cela était ridicule bien sûr, mais il nous était difficile de contrer pareille propagande.

Nos « élites » avaient la tête dans Racine qu'elles ne comprenaient pas et qu'elles détestaient; elles avaient le coeur perché quelque part dans les Rocheuses, allez savoir pourquoi, et leur portefeuille parlait la langue de Chicago et de Cleveland. Le mot Québec n'éveillait en eux que l'image d'une jolie-petite-ville-provinciale-remplie-de-fonctionnaires-où-l'on-mangeait-pas-trop-mal-merci. Mais le Québec-peuple, le Québec-nation, le Québec-pays... jamais entendu parler.

Ces notables vieillots avaient quand même réussi, à force de se répéter, à faire croire aux Québécois que les Français nous avaient abandonné pendant que les bons Anglais et les bons Américains nous avaient littéralement sauvés malgré notre incompétence, notre paresse et notre manque d'éducation. Nombreux étaient ceux qui avaient fini par les croire.

Nous ne pouvions donc pas, au RIN, ne pas en tenir compte. Nous connaissions mal M. Daniel Johnson et nous ne savions pas alors comment le gouvernement du Québec entendait recevoir le Général. Nous étions même loin de nous douter de cette espèce de complicité qui animait alors tous les rapports de M. Johnson et de M. de Gaulle. Nous avions donc décidé de rester réservés, de ne pas faire de déclaration tapageuse et de ne pas organiser, officiellement, de manifestation d'envergure.

Je l'avoue aujourd'hui à ma courte honte. Nous jouions le jeu des notables. Nous faisions taire nos sentiments réels pour nous dédouaner auprès de ce peuple québécois que nous connaissions si mal. Cela n'eut pas de conséquences graves car nos militants et les citoyens eux-mêmes, faisant fi de nos directives, allaient s'en donner à coeur-joie pour nous donner à tous une leçon d'histoire que nous ne serions pas prêts d'oublier.

Des « éclaireurs » français nous approchèrent alors pour connaître la façon dont nous, du RIN, nous nous apprêtions à recevoir le chef de l'État français. Nous leur répondîmes que nous le recevrions dans la dignité, sans plus, et que nous ne comptions pas essayer de profiter outre mesure de l'occasion.

Ces mêmes éclaireurs parcoururent tout le Québec, officiel et officieux, pour en «prendre le pouls». Il n'était pas question pour le Général d'arriver en territoire inconnu. Il savait, avant de partir de Paris, ce qui l'attendait ici. Il savait qu'il y avait quelque chose de changé et que son voyage ne ressemblerait aucunement à la visite qu'il nous avait faite en 1960 et qui était passée à peu près inaperçue. Il savait qu'il pourrait aller aussi loin qu'il le déciderait.

C'est donc sans impatience que nous attendîmes cette visite. Nous ne donnâmes aucune directive à nos membres et nous n'organisâmes aucune manifestation «spontanée». Nous voulions demeurer discrets. On l'a vu pourtant, nos membres et le peuple québécois ne l'entendaient pas de cette façon. Nous avions tort sur toute la ligne.

Je compris que nous avions eu tort dès que je vis, à la télévision, la foule qui s'était massée devant l'Hôtel-de-ville de Québec et qui hurlait sa joie à chaque parole du Général. Malgré l'histoire, malgré les Anglais, malgré les notables et un peu aussi malgré nous hélas!, le peuple québécois était resté français. J'en fus violemment retourné. Ce peuple n'avait pas eu besoin de directives pour affirmer sa fierté française à la face du monde. Il avait une envie folle de se manifester et il le fit. Les notables étaient plus amusés qu'effrayés. Condescendants, ils voulaient bien accorder à ce pauvre peuple quelques moments de frivolité française si ça pouvait lui faire plaisir.

Mais en ce soir du 24 juillet 1967, ils allaient se faire administrer une fessée d'un genre nouveau. Ils en sortiraient ébahis, inquiets, irrités, remplis d'un sentiment inconscient de culpabilité.

C'est en compagnie de quelques amis que je m'amenai discrètement devant l'Hôtel-de-ville de Montréal. Déjà plus de 500 000 personnes s'étaient massées au passage du Général le long du Chemin du Roy. À Montréal, les rues qu'il devait emprunter étaient bondées de monde. Devant l'Hôtel-de-ville, c'était la foule des grands événements.

Les slogans répondaient aux slogans. Je voyais surgir partout, au-dessus des têtes, des pancartes RIN, QUÉBEC LIBRE ou LE QUÉBEC AUX QUÉBÉCOIS, etc. Nos militants se riaient de leurs chefs. Ils avaient envie de recevoir de Gaulle, ils avaient envie de manifester bruyamment leur présence et leur joie et ils le firent. Notre erreur était de plus en plus manifeste.

J'étais pourtant calme et content et si, à l'arrivée du Général sur la place, je lançai quelques cris comme tout le monde, j'étais pourtant loin d'éprouver l'excitation de la foule elle-même. Notable et élite moi-même, sans le savoir. Trop colonisé encore pour en être conscient. Et c'est moi, pauvre de moi, qui essayais de décoloniser les autres ? Quelle effronterie !

Puis de Gaulle parut au balcon. Il parla. Et je cède ici la parole à Paris-Match qui nous décrit la suite:

«de Gaulle ne doit pas, en principe, parler à la foule.... Mais en montant l'escalier, à l'intérieur de l'Hôtel-de-ville, le général entend la foule qui scande:

«on veut de Gaulle, on veut de Gaulle, sur l'air des lampions. Y a-t-il un micro demande-t-il à un membre de sa suite. Je voudrais leur dire quelques mots.

«... Le général apparaît, l'air manifestement ravi. Il est acclamé comme il l'a été rarement. Puis il empoigne les deux branches du micro à deux têtes et commence. Il est ému.

«Je vais vous confier un secret que je vous demande de ne répéter à personne.» La foule rit de bon coeur.

«Ce soir, ici, tout au long de la route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération.»

« ... Aucun doute, de Gaulle est sincère. Tous ceux qui ont vécu le voyage ont pensé la même chose. Cinq cent mille personnes étaient dans la rue. Atmosphère de la Libération, oui. Mais aussi atmosphère d'Alger, place du Forum, en 1958. Mais « libération » ici, c'est un slogan séparatiste. La foule le comprend ainsi. Elle est composée, en bas, d'une majorité de jeunes du RIN qui trépignent, cherchant à déborder les cordons de la police, non sans quelques coups donnés au hasard.

«De Gaulle, encouragé, continue. Il parle. On l'interrompt. Il reprend. Puis, à la fin, il laisse tomber la fameuse phrase: «Vive le Québec libre !»

«Il faut à la foule quelques secondes pour comprendre ce qu'elle vient d'entendre. Quand elle réalise, c'est de l'hystérie. C'est le bouquet du feu d'artifice, le final d'un crescendo très calculé qui durait depuis deux jours.

«... L'austère Couve de Murville, lui, est stupéfait:

«Incroyable, dit-il à un membre du cabinet du général. Jamais je n'aurais imaginé une telle explosion d'impatience. Il a dû falloir bien des humiliations, profondes et cuisantes, pour provoquer une telle exaspération... »

«Deux heures plus tard, un journaliste canadien-anglais demande au porte-parole de l'ambassade de France si l'on distribue à l'avance les textes des allocutions du Général.

«Désolé, répond l'attaché de presse, mais nous ne pouvons pas le faire.»

«Alors, une voix anglaise lance, gouailleuse:

«Ça n'a pas d'importance, on les demandera à Bourgault. Toute la salle de presse éclate de rire.»

Dans l'auto qui les emportait, M. Johnson dit au Général: « Mon général, vous venez de crier le slogan de mes adversaires.» Le Général ne répondit pas.

Moi, je me suis décolonisé d'un seul  coup. Moi aussi j'ai crié comme un fou. Moi aussi j'ai senti qu'il venait de se passer quelque chose. C'est encore Paris-Match qui raconte ma réaction, plus fidèlement que je pourrais aujourd'hui m'en souvenir:

«(Bourgault) est sidéré.

«J'ai écouté, comme tout le monde, les discours du Général, le premier et le deuxième jour. Ils avaient suffi à me remplir de joie. À Montréal, j'étais dans la foule sous le balcon de l'Hôtel-de-ville. Lorsqu'il a prononcé le mot «libération» j'en ai à peine cru mes oreilles. Cela dépassait de très loin mes espérances. Quand il a crié «Vive le Québec libre», les bras m'en sont tombés. D'abord je ne l'ai pas cru, mais j'ai vite réalisé en voyant les réactions de la foule. Oui, voyez-vous, ça fait sept ans que je crie ce slogan au Québec. Mais peu de gens m'écoutent. Il suffit que de Gaulle vienne ici, le dise une fois seulement pour que le monde entier l'entende. C'est que lui, de Gaulle, est un homme libre. Moi, je ne le suis pas... »

Puis la foule se dispersa à travers le vieux Montréal. Je partis à pied avec quelques amis. Nous nous arrêtâmes quelques part pour prendre une bière. Nous étions si étonnés et ravis que tout ce que nous arrivions à dire c'est: « Il 'a dit, il l'a dit. »

Cette phrase qui d'un seul coup venait de projeter le Québec sur la carte du monde.

Ce geste spectaculaire qui me fit dès lors comprendre une autre chose fort importante. C'était là en effet le geste d'un contestataire. Un geste qui ébranlait tout un régime, tout un système. Je venais pourtant de comprendre que de Gaulle avait attendu deux choses pour poser son geste: d'abord que les circonstances s'y prêtent (il n'avait rien fait de tel en 1960) et deuxièmement, qu'il puisse frapper fort à partir d'une position de force. C'est parce qu'il avait du pouvoir et parce qu'il était un des grands faiseurs d'opinion du monde que ses paroles prirent une signification aussi profonde. Il faut beaucoup de pouvoir pour contester le pouvoir.

C'est ce qui se passa ce soir-là. Un soir historique.

Le lendemain, les notables avaient l'air de petits notaires de province. Le général, dans sa fierté hautaine, ne daigna même pas répondre aux propos indignes et mesquins de ce petit homme belliqueux, Jean Drapeau, qui crut sauver «l'honneur de la race» en se faisant applaudir par les Anglais. Il crut sans doute «avoir mis le Général à sa place». Il avait sûrement raison. Mais il ne se doutait pas qu'il faut une foule de petits hommes, comme lui, pour donner leur véritable stature aux plus grands. C'est ça « remettre le Général à sa place ».


* Rassemblement pour l'indépendance nationale (note du webmestre).
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