Textes choisis
Pierre Bourgault (1934-2003)
Orateur, journaliste, homme politique, professeur d'université, essayiste
Les néo-rois-nègres
L'Indépendance
avril 1967


Monsieur André Laurendeau, qui fut le premier chez nous à dénoncer certains rois-nègres du régime Duplessis, pourrait aujourd'hui recommencer sa bataille avec plus d'ardeur que jamais. Il n'aurait qu'à tourner les yeux vers Ottawa plutôt que Québec. Il y verrait un spectacle beaucoup plus dégoûtant que celui auquel nous assistions autrefois; en effet, Jean Marchand mène la ronde, dans un manège où l'indécence le dispute à la bêtise, et l'ignorance à la bassesse.

Les néo-rois-nègres du centenaire viennent de monter sur la scène. Et ils veulent tous jouer le rôle principal: celui qui leur est confié par notre sainte anglo-saxonie: vomir un peu tous les jours, et un peu plus chaque jour, sur la nation canadienne-française.

[...]

M. Gérard Pelletier, pour sa part, n'est pas un si mauvais acteur, mais il souffre trop. Chaque fois qu'il entreprend de défendre la Confédération, on a l'impression que le désir qu'il a d'être battu dépasse celui qu'il aurait de ne pas l'être. Alors on lui refuse les rôles de premier plan qui sont faits sur mesure pour les gueulards cabotins. Les souffreteux se contentent d'ouvrir des portes.

Mais voici venir les vrais, les rois-nègres par excellence, ceux qui ne reculent devant rien, les braves, les valeureux, les chevaliers sans peur et sans reproche du centenaire, avec, à leur tête un homme sans scrupules mais naïf, un homme fini mais têtu, le serviteur modèle, celui dont on dira qu'il a bien mérité de la nation lorsqu'il deviendra notre plus jeune sénateur, le père putatif des «jeunes morveux»: Jean Marchand. Sera-t-il ou ne sera-t-il pas un jour premier ministre ? Nul ne le sait. Mais il est certain qu'il est dans le bon chemin. Il ne se passe pas une semaine sans qu'il flatte les préjugés et le racisme des Anglo canadiens en crachant sur les siens. Il ne défend pas la Confédération, il préfère l'autre méthode: celle qui consiste à fabriquer de toutes pièces des arguments qu'il prête aux indépendantistes pour ensuite les démolir dans une pirouette que les flatteurs et les ignorants s'empressent d'applaudir. Ce procédé est, bien sûr, malhonnête, mais M. Marchand, paré de son ancienne vertu, ne recule pas devant les moyens. Il a décidé, une fois pour toutes, de nous montrer ce dont il est capable. Le super-roi-nègre est né. Il est au service d'un régime qui ne tient plus que par une propagande massive, mensongère et méprisante. M. Marchand n'aime pas du tout qu'on dise qu'il est un traître. Il l'est pourtant. Le fait de ne pas en être conscient ne change rien à l'affaire.

Mais qu'il surveille ses arrières. Le petit Chrétien veut aussi être premier ministre. Il s'en croit capable. Cela n'est pas surprenant. Quand on voit la succession d'impuissants et de vadrouilleurs qui se sont succédés à ce poste depuis cinquante ans, il est bien évident que n'importe quel imbécile peut s'imaginer facilement qu'il peut en faire autant. M. Chrétien a cru un jour qu'il connaissait quelque chose en économie parce qu'il a réussi à nous servir quelques statistiques fédérales réchauffées. Bien sûr, M. Marchand pense, comme nous, que M. Chrétien ne lui va pas à la cheville. Il est plus nerveux que lui lorsqu'il parle de quelque chose qu'il ne connaît pas ou qu'il ne comprend pas. Il n'a pas encore appris à se détendre au milieu du mensonge. Mais cela viendra. Attention, M. Marchand. Vous savez qu'à Ottawa les places sont comptées chichement aux Canadiens français. Un roi-nègre en remplace un autre plus facilement qu'il ne l'accompagne dans son ascension.

Des valets sont disparus, d'autres leur succèdent. Ils disparaîtront à leur tour pour faire de la place à la succession. On en trouvera toujours quelques-uns au Québec pour servir les maîtres du moment. Mais nos valets sont devenus pratiques. Ils sont beaucoup plus chers qu'autrefois. Ils ont de la race ceux-là. Ramper, bien sûr ! Mais attention, pas à n'importe quel prix ! On a son petit honneur, ma foi !

P.S. - Je m'aperçois que j'ai oublié M. Pierre Elliott-Trudeau. Et puis non: à la réflexion, je ne l'ai pas oublié.....
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