L'économisme intoxique le débat sur la souveraineté
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«Pleinement responsables de nos choix dans un Québec souverain»
Les citoyens seront prochainement appelés à se prononcer sur l'opportunité de réaliser la souveraineté du Québec. Notre groupe s'est constitué dans le but de partager idées et réflexions sur ce projet ambitieux. Génération Québec rassemble des jeunes professionnels, universitaires et entrepreneurs, convaincus que le Québec est une formidable entreprise commune qui mérite le meilleur de chacun de nous. Cela, quelle que soit la voie constitutionnelle que le Québec emprunte.
Ce manifeste résume certaines de nos convictions. Il exprime le sentiment que le choix d'un pays ne se fait pas en fonction de calculs utilitaristes. Tous ces plans d'affaires, toutes ces logiques comptables intoxiquent le débat sur la souveraineté. Il est souhaitable de recentrer les discussions autour de ce qui est, nous semble-t-il, l'enjeu fondamental : avec quel pays les Québécois ont-ils un rapport affectif, le Québec ou le Canada ? Nous ne pouvons être qu'en désaccord avec ceux qui mesurent l'attachement à un pays par un critère de rentabilité. L'économisme ne devrait pas accaparer la réflexion sur le statut politique du Québec. L'âme d'un peuple ne se vend pas au plus offrant.
Génération Québec veut par ce manifeste affirmer son adhésion à la souveraineté du Québec. Pour un motif essentiel : il s'agit d'une démarche normale par laquelle un peuple devient pleinement responsable de ses choix. Cette démarche s'inscrit dans la modernité. Elle se justifie sans qu'il soit nécessaire d'y rattacher des gains économiques. Elle n'a pas pour prérequis l'ébauche d'un projet de société.
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Un peuple en quête d'un cadre politique à sa mesure
Une idée toute simple, mais fondamentale, se présente comme le point de départ de nos réflexions: les Québécois forment un peuple.
Les Québécois forment un peuple, composé de tous ceux et de toutes celles qui habitent le territoire du Québec, sans égard à la langue parlée, à l'origine ethnique ou à l'ancienneté des racines. Le peuple québécois ne se définit pas par le critère de l'ethnie, de la langue ou du territoire; plutôt, son existence se rattache à un sentiment d'identification à des institutions et à des références ayant la vocation de servir une pluralité d'individus. Ensemble ouvert et inclusif, le peuple québécois procède d'une communauté d'institutions et de références. Celle-ci a été façonnée par le cheminement historique particulier des populations qui habitent le territoire québécois, de même que par l'espace linguistique majoritairement francophone dans lequel cette communauté d'institutions et de références évolue. Le "Maître chez nous" de Jean Lesage, "Égalité ou indépendance" de Daniel Johnson père, le "Québec libre de ses choix" de Robert Bourassa ont exprimé à de degrés divers les conscience et sentiment nationaux des Québécois. L'établissement d'un impôt sur le revenu distinct, la création de la Caisse de dépôt et placement, l'adoption de la Charte de la langue française sont des manifestations tangibles de leur identité nationale.
Dans le monde d'aujourd'hui, l'identité nationale joue un rôle de premier plan. La civilisation humaine s'édifie par les œuvres et les labeurs des peuples; la mondialisation des économies ne diminue en rien cette vérité. Comme le soulignait en 1992 le Secrétaire général des Nations unies, Boutros Boutros-Ghali, nationalisme et mondialisation représentent un faux dilemme. L'identité nationale se présente comme un contrepoids aux valeurs de l'individualisme dont la culture occidentale est fortement imprégnée. Elle contribue au développement de la personne humaine, car la personne s'accomplit non seulement dans ses réalisations individuelles mais également par son apport à des groupes auxquels elle se réfère. Aussi, l'identité nationale traverse les classes sociales; elle peut ainsi être la source de solidarités généreuses et de consensus qui favorisent la cohésion de la société.
Réalité sociologique objective façonnée par les courants de l'histoire, le peuple québécois est pourtant privé de quelque reconnaissance dans le cadre constitutionnel canadien. Faut-il, dès lors, s'étonner que la Constitution du Canada ne soit jamais parvenue à remplir sa fonction première, soit être un point de ralliement pour les populations qu'elle gouverne? Qu'au contraire, elle soit devenue une source intarissable d'amertume, de frustration et de divisions?
Avant le rapatriement de la Constitution de 1982, plusieurs Québécois cultivaient la sincère conviction que le Canada s'articulait autour d'un Pacte entre deux sociétés: suivant cette logique, il était entendu que toute modification du contrat exigeait l'assentiment de ces deux sociétés. Le coup de force constitutionnel, perpétré contre la volonté du gouvernement du Québec et malgré l'opposition unanime des partis politiques représentés à l'Assemblée nationale, a anéanti cette vision du Canada. Il a puissamment révélé que le cadre canadien ne reconnaît pas le Québec comme le foyer d'un peuple; le Québec n'est qu'une province comme les autres. Dans une décision rendue en 1982 , la Cour suprême du Canada confirmait cette conception du Canada en statuant que le Québec ne détenait pas et n'avait jamais détenu un droit de veto sur les amendements constitutionnels.
S'il restait quelques illusions sur l'existence d'un Pacte entre deux peuples, elles ont été dissipées avec l'échec du Lac Meech. Est-il nécessaire d'épiloguer longuement sur cet épisode navrant ? La proposition d'insérer dans la Constitution une timide clause de style indiquant que le Québec forme une société distincte a alors été rejetée par le Canada. Avec cette clause de la société distincte, le gouvernement québécois s'était pourtant fixé un objectif moins ambitieux que la reconnaissance du statut de peuple. Une seconde fin de non recevoir a été signifiée au Québec avec l'échec de l'Accord de Charlottetown, désigné par le gouvernement libéral de l'époque comme étant la dernière chance du fédéralisme.
Nous souhaitons l'accession du Québec à la souveraineté. Pour qu'ainsi, les Québécois se dotent d'un cadre politique reconnaissant, enfin, leur identité nationale. Pour que le Québec cesse d'être conçu, à l'étranger, dans le reste du Canada, par bon nombre de ses immigrants, comme la réserve francophone du Canada, pour reprendre l'expression du sociologue Fernand Dumont Pour que cette démarche opère une transformation de la logique commune, pour que les Québécois rompent définitivement avec la mentalité de minorité ethnique assiégée et accèdent à la logique agissante et inclusive d'un peuple majoritaire, sûr de lui-même. Parce que la souveraineté est une somme de possibles qui donne plus d'espace à l'imagination et au dynamisme collectifs. Mais la souveraineté, surtout, pour que le peuple québécois assume avec maturité la responsabilité ultime de ses choix, de ses succès, de ses erreurs. Le mérite essentiel de la souveraineté réside dans la démarche affirmative de responsabilisation qu'elle porte. Rien de moins. Rien de plus. Cette démarche nous apparaît nécessaire, qu'elle s'accompagne ou non d'un projet de société, qu'elle implique ou non des changements majeurs dans les lois, les institutions ou les entreprises individuelles.
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Le peuple québécois et le nationalisme canadien
Le marécage constitutionnel dans lequel le Québec s'enlise depuis trente ans résulte davantage d'une collision entre l'idée de peuple québécois et le nationalisme canadien que d'un vice structurel de l'organisation fédérale. Incidemment, ceux qui reprochent aux Québécois le nationalisme oublient bien facilement que le Canada est lui-même issu de velléités nationalistes: en 1867, l'objectif poursuivi était de créer au nord du 45e parallèle une entité économique et politique distincte du voisin américain, au moyen du chemin de fer et du protectionnisme douanier.
Notre propos ne consiste pas à dénigrer le fédéralisme comme forme d'organisation politique. Le système fédéral n'est pas en soi mauvais. Toutefois, le fédéralisme ne parvient pas à gérer à la satisfaction générale les rapports entre le peuple québécois et le peuple canadien. Au lieu de servir d'aire de médiation entre deux peuples, il s'est révélé un instrument par lequel on a cherché à imposer aux Québécois le nationalisme canadien. Or, celui-ci ne laisse pas d'espace politique pour l'épanouissement du peuple québécois. Pour se maintenir, le nationalisme canadien tend à promouvoir une organisation politique caractérisée par un gouvernement central fort et par le principe de l'égalité des provinces. Autant de données irréconciliables avec le développement du peuple québécois: l'égalitarisme provincial équivaut à nier la dualité canadienne et l'existence du peuple québécois; l'expansion des prérogatives du gouvernement central se fait au détriment des compétences provinciales et, par le fait même, des quelques instruments politiques contrôlés par le peuple québécois dans la fédération canadienne. L'indifférence des nationalistes canadiens à l'égard des aspirations du peuple québécois n'est pas seulement dénoncée par les souverainistes; ainsi, Claude Castonguay, québécois d'envergure et fédéraliste engagé, écrit :
«Le Canada anglophone refuse d'accorder au Québec une place qui lui soit vraiment acceptable au sein du Canada. Comme Québécois, fier de ma langue, de mon héritage et de ma culture, je trouve cette situation humiliante et de plus en plus inacceptable.»
Emmuré par le nationalisme canadien, le peuple québécois tend vers la marginalisation politique. En 1867, la population du Québec représentait environ le tiers de celle du Canada. Le poids démographique du Québec dans la fédération est aujourd'hui tombé en dessous de la barre psychologique de 25%. Cette tendance à la baisse est appelée à se maintenir au cours des prochaines décennies . Pour le peuple québécois, il y a là des motifs sérieux d'inquiétude et d'inconfort, car dans un schéma démocratique, l'influence politique est en rapport direct avec l'importance démographique. Les projections statistiques suggèrent que la démographie autorisera les décideurs canadiens à faire de plus en plus abstraction du fait québécois. Déjà, il est à peu près impossible pour le peuple québécois de recourir aux institutions canadiennes, où il est largement minoritaire, afin d'élaborer de projets correspondant à son identité et à ses aspirations. En fait. Le réflexe québécois dans les institutions canadiennes s'apparente de plus en plus à la stratégie défensive, tantôt froidement opportuniste, tantôt obstructive des légitimes ambitions du reste du Canada de raffermir son identité collective. Nous en avons assez de gaspiller de précieuses énergies à empêcher le Canada de danser en rond alors que ces énergies pourraient être créatrices et servir le développement de la communauté politique québécoise.
Non seulement le nationalisme canadien ne satisfait pas les aspirations du peuple québécois et le menace, à terme, de marginalisation, mais il explique une partie des dysfonctionnements du Canada. Le nationalisme canadien a cherché à se maintenir et à croître par toutes sortes de dépenses étatiques et d'ambitions politiques pan-canadiennes; celles-là ne sont pas étrangères aux déficits du gouvernement central et aux inextricables chevauchements de compétences. Pire, ce nationalisme n'est pas parvenu à produire des références, des institutions, des causes qui mobilisent à la fois les Canadiens et les Québécois. Le vide provoqué par l'absence d'un véritable sentiment national a été comblé par les groupes de pression, il nous apparaît important d'opposer une idée nationale avec des racines dans les coeurs, les esprits et les réalités, une idée nationale qui transcende le réflexe de la classe sociale, l'appartenance partisane ou l'intérêt particulier, une idée nationale qui stimule les forces agissantes de notre société dans leur nécessaire fonction de consolidation et de mise en place d'institutions et de repères communs.
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La souveraineté du Québec : un projet moderne
Pour un peuple, maîtriser sa destinée et être libre de ses choix constituent une aspiration naturelle, une poursuite de la conscience collective aussi légitime que peut l'être la poursuite de la liberté par la conscience individuelle. Cette aspiration est intemporelle; elle appartient à toutes les époques. De tout temps et pour divers motifs, les peuples ont cherché à exercer le droit à l'autodétermination, d'ailleurs reconnu par la charte des Nations unies. Les identités nationales française et anglaise se sont forgées à la fin du Moyen-âge et au début de la Renaissance. La nation américaine est apparue à la fin du XVIIIe siècle. L'Allemagne et l'Italie se sont constituées en États-nations au XIXe siècle. Toujours au cours de ce siècle, plusieurs contrées d'Amérique latine se sont émancipées. Le mouvement de décolonisation s'est manifesté pendant les deux décennies suivant la fin de la deuxième guerre mondiale et a entraîné la création de plusieurs dizaines de nouveaux pays. Après la chute du mur de Berlin et l'effondrement des régimes marxistes d'Europe, d'autres peuples ont légitimement acquis leur indépendance. Depuis le premier janvier 1990 vingt-trois (23) pays sont devenus souverains .
Certes, la souveraineté nationale à l'aube de l'an 2000 et en Amérique du nord ne se déploie pas de la même façon qu'au XIXe siècle en Europe ou dans la foulée de la décolonisation. Rechercher la souveraineté, en cette époque, sur le même continent que la plus grande puissance économique culturelle et militaire du monde, suppose une certaine dose d'humilité, de réalisme et la sage acceptation de limites à la capacité de faire des choix. Tout cela n'altère cependant pas le bien-fondé de la cause souverainiste : un peuple peut assumer la pleine responsabilité de ses actes tout en reconnaissant que l'interdépendance et les rapports de bon voisinage influencent l'élaboration des choix de société d'un état souverain.
L'adhésion à la souveraineté ne nous empêche pas de constater l'émergence d'un nombre croissant de valeurs universelles et d'y adhérer; de poser comme prémisse au projet souverainiste l'état d'interdépendance des sociétés; de souscrire au mouvement de mondialisation des économies pour autant qu'il se déploie dans le respect de la dignité humaine et des acquis sociaux et environnementaux de ce siècle; d'être des partisans convaincus de la participation active du Québec dans l'ensemble économique nord-américain, avec tous les avantages et obligations que cela comporte; de souhaiter le développement de lien privilégies et empreints de respect mutuel avec notre principal partenaire, voisin et ami : le Canada.
À l'ère de la mondialisation des économies et de l'interdépendance des sociétés, la souveraineté se présente comme un porte-voix pour le peuple québécois. De plus en plus, des décisions importantes pour la vie quotidienne et le fonctionnement de la société se prennent dans des forums internationaux où les États souverains sont les principaux acteurs. Les règles élaborées dans ces forums reflètent des arbitrages entre la pluralité d'intérêts nationaux en cause. Il y a lieu de se réjouir de cette évolution qui tend à affirmer sur la scène internationale la primauté de la règle de droit et témoigne du recul de la logique du plus puissant comme mode de régulation des rapports internationaux. D'autant que l'extension de la règle de droit confère plus d'influence et de protection aux petits États. La souveraineté donnera au Québec la possibilité de participer à ces forums et d'y faire valoir les points de vue, les sensibilités et les intérêts de son peuple.
Les membres de notre groupe ne tiennent pas pour acquis que le Québec s'enrichira en accédant à la souveraineté. Ce sera à tous les Québécois d'y voir. De toute façon, le gain économique, individuel ou collectif, ne saurait être la justification première de la souveraineté ou de l'appartenance au Canada. Le critère de la rentabilité économique employé en exclusivité pour le choix d'un pays, produit des résultats absurdes: les partisans du fédéralisme seraient-ils disposés à accepter que le Canada s'annexe aux Etats-Unis si démonstration leur était faite que cette opération accroît le niveau de vie des Canadiens? Le pays québécois se veut un formidable appel de l'histoire qui devrait être entendu comme tel.
Cela étant posé, nous croyons que le Québec peut prospérer comme État souverain. Des petits pays comme le Danemark, l'Autriche, la Norvège, Singapour, tirent leur épingle du jeu et enregistrent des performances économiques qui font l'envie du monde entier. Pourquoi le Québec souverain ne pourrait-il pas faire aussi bien que ces pays ? D'ailleurs, le président du Comité du Non, monsieur Michel Bélanger, se rallie à la thèse que la souveraineté est, au plan économique, parfaitement viable. Lors d'une entrevue accordée à Pierre Pascau, en mars 1991 , l'ancien banquier affirme qu'"il y a tout à fait moyen de résoudre toutes les questions que pose la souveraineté au point de vue économique." Il ajoute que la souveraineté ne devrait pas affecter négativement le standard de vie des Québécois. Questionné sur les coûts de transition, le président du Comité du Non fait valoir qu'"il y aura des petits soubresauts, mais pas des choses qui seraient particulièrement différentes d'autres petits soubresauts qui se produisent sous d'autres régimes."
L'économie québécoise ne ressemble pas à celle d'un pays en voie de développement ! Par son produit intérieur brut, le Québec se classe au 16e rang, avant le Danemark et la Norvège . Ses citoyens jouissent d'un niveau de vie élevé, le 13e en importance sur la planète. À ce chapitre, le Québec devance les Pays-Bas, la Suède, l'Australie, le Royaume-Uni . Le Québec exporte plus qu'il n'importe: en 1994, il enregistrait un surplus commercial de 5,6 milliards de dollars . Le Québec est remarquablement pourvu en ressources naturelles de toutes sortes. Il s'est doté d'infrastructures de qualité. Il peut compter sur une fonction publique compétente. Ses entrepreneurs, sa main-d'oeuvre ne sont pas dépourvus d'imagination et de savoir-faire. Les universités et les collèges du Québec offrent des formations dont le niveau se compare à ce que font les autres pays de l'OCDE. Ces données démentent les discours défaitistes de certains de nos compatriotes . De toute son histoire, le peuple québécois n'a jamais été aussi fort qu'aujourd'hui. C'est notre ferme conviction qu'il possède actuellement les ressources et les compétences pour tenir les rênes de sa destinée et apporter sa contribution, aussi modeste soit-elle, à l'avancement de la civilisation humaine.
Dans l'histoire d'un peuple, établir le fondement de solidarités et de projets à venir représente une expérience valorisante et de premier plan. Par la souveraineté, les Québécois se dotent d'outils qui leur permettront d'aller au bout d'eux-mêmes. Ne nous refusons pas cette chance!