Textes choisis
Robert Laplante
Sociologue et Directeur de l'Action Nationale

Minorisation inc.
L'Action nationale
le 21 avril 2003

C’est la puissance des rêves qui fait bouger les peuples. Le Parti Québécois ne faisait plus rêver. Enlisé dans la gestion provinciale, confus quant à la satisfaction qu’il tirait d’un bilan fort acceptable mais qui, somme toute, ne traduisait que sa capacité à limiter les dégâts, le gouvernement de Bernard Landry a été victime de lui-même, de la désaffection que provoque inévitablement l’intendance auprès de ceux et celles qui le considéraient voué à la réalisation d’un idéal qui a charpenté toute notre histoire.

Empêtré dans les finasseries et les tergiversations quant à la promotion de son projet fondamental, le Parti Québécois s’est fait servir la leçon qu’il ne voulait pas entendre depuis trop longtemps : c’est par la mobilisation et non par le marketing politique qu’on associe les citoyens à la réalisation d’un objectif aussi noble que l’indépendance. L’appel au dépassement n’est pas qu’une affaire de discours électoraux. Il avait la possibilité de lui donner une forme concrète et il n’a pas su : le Parti Québécois au pouvoir a tout fait pour éviter de présenter son idéal comme un arrachement, une rupture avec un ordre qui nous condamne au rapetissement, à la sous-oxygénation constante, à une léthargie qui ne conduit, à terme, qu’au consentement à l’impuissance et à la médiocrité. Il fallait une politique, il s’est contenté de la gouverne. Il fallait combattre, il a administré.

Malgré tout soutenu par un noyau dur de militants et de citoyens qui n’en finissaient plus de patienter, de s’accommoder de vivre avec des attentes mille fois différées, le Parti Québécois a sauvé ses meubles. Saura-t-il renouer avec les exigences du rêve qui l’a fait naître ? Il faut non seulement le souhaiter mais y œuvrer. Le temps presse. Il joue et jouera de plus en plus durement contre nous. Car l’envers du rêve est au pouvoir. Et l’envers du rêve, ce n’est pas le réalisme mais la résignation.

Les libéraux de Jean Charest font du surplace dans l’électorat, mais ils n’en feront pas aux commandes du gouvernement qu’ils vont s’efforcer de rendre le plus provincial possible. Ce n’était pas seulement qu’un cri du cœur, un retour du naturel au contentement du guerrier : Jean Charest veut vraiment que le Canada soit plus fort. C’est son pays, c’est à lui que va sa loyauté première. Et il nous y voit comme une minorité à qui il veut aménager une présence inoffensive, accordée aux normes nationales d’une majorité anglaise qui estime en avoir assez fait pour nous manifester sa tolérance. C’est cela l’alternative à la souveraineté : la minorisation consentie.

Le gouvernement Charest ne va pas seulement se comporter comme un holding de gestion d’agences de livraison de services. Il va travailler activement à cadenasser la bourgade. C’est cela que traduisent les incantations sur le leadership de notre si canadian Premier sous-ministre. Ce qui est bon pour le Canada est toujours bon pour la province de Québec. Il faut le croire quand il dit qu’il ne rouvrira pas la boîte de Pandore constitutionnelle. C’est inutile. Il a déjà consenti à la Constitution de 1982 et il sait très bien que le Canada n’en demande pas davantage. Pourquoi risquer de braquer l’opinion en tentant d’officialiser la chose? L’usure suffira.

Le Parti libéral du Québec est un parti d’inconditionnels du Canada. Rien ne le fera jamais rompre puisque les repères n’existent plus. Il n’y a pas pour lui une telle chose que les intérêts spécifiques du Québec. Tout peut faire l’objet d’un compromis canadian. C’est un gouvernement qui préférera saquer nos acquis, saper les bases de la solidarité sociale pour sacrifier aux solutions à la crise des finances publiques qui ne remettront pas en cause le lien canadian. N’importe quoi pour ne pas tirer la seule conclusion qui s’impose : pour se développer selon ses finalités propres, le Québec doit contrôler tous ses impôts. Il a d’ores et déjà choisi de tourner contre notre société les souffrances sociales provoquées par le déséquilibre fiscal plutôt que de rompre le joug canadian.

En prime, nous aurons droit aux odes à la privatisation, à la vantardise des parvenus qui prétendront ne plus avoir besoin de l’État en nous serinant que le marché est le meilleur mécanisme de régulation de la vie sociale et économique. Ils trouveront trop d’État dans nos affaires, mais jamais ils n’y verront trop de Canada. Les ambitions nationales légitimes ne sont un luxe que lorsqu’elles sont québécoises.

La politique des libéraux ne sera pas la politique de Jean Lesage. Elle sera celle du nation building de Paul Martin, celle de l’éradication des conditions et moyens d’expression des aspirations et intérêts nationaux du Québec. Vu d’Ottawa, le PLQ n’est qu’un instrument de plus pour réussir enfin la normalisation d’une minorité geignarde, son enfermement dans la logique provinciale. Les élites à gages se verront offrir des morceaux taillés à même un patrimoine constitué par des générations de lutte. Exit le modèle québécois. Minorisation inc. passe aux affaires.

Le mandat de ce gouvernement fournira les matériaux et fera les démonstrations qui manquent pour convaincre ceux et celles qui n’ont pas encore saisi toute la portée du renoncement à être soi-même. Il se pourrait bien que la nécessité de l’indépendance apparaisse sous un autre jour, que le courage de la faire surgisse enfin. Parce que les libéraux de Jean Charest ne portent rien, pas même le rêve canadian. Ils servent un ordre. Ce sont des relais qui trouvent dans l’approbation d’une majorité qui nous nie le sentiment de leur utilité. Le gouvernement Charest n’a d’autre projet que celui de nous faire accepter de vivre sous l’empire de finalités que nous ne définissons pas, sous des règles édictées par une majorité et un État qui combattent notre langue et harnachent notre culture. Le projet libéral, c’est celui de l’acceptation du statut de minoritaires à perpétuité. Le peuple du Québec s’est construit depuis quatre siècles sur le refus de ce statut. Nous ne cèderons pas parce que Ottawa roucoule devant les courbettes où les notables libéraux trouvent leur grandeur.

Il y a dans l’embardée sur les défusions une métaphore inaugurale : celle la régression, de la tentation de l’auto-ratatinement. Entre la salle d’urgence et les clos de voirie, l’horizon n’en finira plus de se rétrécir. La farouche volonté de vivre du peuple québécois ne s’y abolira pas. Jamais l’écart entre les forces vives et les agents de minorisation ne paraîtra-t-il aussi grand qu’au cours de ce mandat. Le temps des gérants ne fera qu’un temps.
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